Le foot va-t-il faire faillite ?

L’arrêt des différents championnats – locaux, nationaux et européens – pour cause d’épidémie de coronavirus est en train de mettre en très grand difficulté le football professionnel. Pour ce secteur, qui brasse des milliards d’euros par an, le “monde de demain” risque bien d’être très différent de celui d’hier.

« Si on ne joue pas à huis clos dès que possible, ce n’est plus la peine de se demander si on fait un championnat à 18 ou à 20 clubs, parce que nous n’aurons même plus 20 clubs professionnels ». Christian Seifert n’est pas un éditorialiste médiatique adepte des phrases choc pour faire de l’audience. Mais c’est le très sérieux patron de la Ligue allemande de football. De l’autre côté de la Manche, le ton est tout aussi catastrophiste chez Greg Clarke, patron de la fédération anglaise de football, qui craint « la perte de clubs, voire de divisions à cause de l’effondrement financier ». Il aura donc suffi d’un virus pour faire trembler une économie – le football professionnel – qui semblait pourtant enfin solide. 

La crise du coronavirus vient en effet heurter de plein fouet un modèle économique relativement stable. Côté recettes, les clubs professionnels européens ont généré 21,1 milliards d’euros de recettes, soit une multiplication par 5 en 20 ans. Certes, cette performance est surtout tirée par une trentaine de grands clubs riches , mais une croissance aussi forte et régulière est plutôt rare pour un aussi « vieux » marché. 

Côté dépenses, les principaux clubs ont été obligés de s’assagir pour rentrer dans les clous du Fair Play Financier (FPF), un système de régulation imaginé après la crise financière de 2008 dans le but d’assainir la situation du football européen, alors lourdement endetté. Résultat, le foot est devenu globalement rentable (sous l’impulsion des plus gros clubs), et s’est nettement désendetté. 

Dernier indicateur financier intéressant : les fonds propres constitués par les clubs. Ces matelas ont largement grossi ces dix dernières années, ce qui permet a priori aux clubs de voir venir. 

Le secteur n’a donc pas été aussi sain économiquement depuis dix ans. Comment expliquer alors qu’il se retrouve sur la corde raide après seulement un mois d’interruption des compétitions ?

La première réponse est basique : le foot s’est retrouvé du jour au lendemain à l’arrêt total, coupant subitement la majorité de ses sources de revenu. Aucun secteur ne sort grandi d’une telle situation, les stations de ski ou les musiciens peuvent en témoigner. 

Deuxième explication : le ballon rond est un secteur aux coûts fixes très élevés. Lorsqu’un transporteur ne peut faire rouler ses camions, il souffre bien sûr, mais il économise au moins le carburant, qui pèse autour de 30 % de ses dépenses. La dépense principale des clubs de football réside – de loin – dans les salaires des joueurs (et dans une moindre mesure ceux du personnel non-sportif). En Europe, 64 % des recettes y sont consacrées…un taux qui n’a pas bougé en dix ans, alors que les recettes ont explosé.

Les clubs n’ont donc pas su faire un bond de rentabilité en maîtrisant leurs coûts salariaux, et l’amélioration de leur rentabilité s’est jouée ailleurs (une plus faible charge de la dette par exemple). Ce phénomène est plus ou moins amplifié selon les pays et les championnats. « En Angleterre par exemple, certains clubs de deuxième division sont prêts à tout pour monter en première division et toucher les énormes droits télé. Ils recrutent des joueurs très chers dans l’espoir de monter, à tel point que leur masse salariale dépasse parfois leurs recettes d’exploitation ! », commente Pierre Rondeau, économiste du sport. « Le paramètre salaire est celui qui fait la différence entre les clubs pro de foot et les clubs pro d’autres sports comme le volley, le hand ou le basket », complète Christophe Lepetit, responsable des études économiques au Centre de Droit et d'Economie du Sport de Limoges. « Le foot bénéficie beaucoup moins des dispositifs de chômage partiel mis en place par les gouvernements, car ils sont plafonnés, par exemple à 5400 euros par mois en France. », poursuit-il. Cela explique probablement pourquoi le foot tient absolument à finir la saison quand les compétitions françaises professionnelles de volley et de basket féminin ont annoncé ces derniers jours leur arrêt définitif pour cette année.  

Le ballon rond se retrouve donc coincé dans un étau : ses dépenses sont relativement contraintes par les salaires, et toutes ses sources de recettes sont amputées par le virus. La plus importante d’entre elles, ce sont les droits télé, et notamment ceux tirés des aux compétitions nationales. 

Le foot étant arrêté, de nombreuses chaînes de télévision ont annoncé qu’elles ne paieraient pas pour des matchs qui ne se tiennent pas. En France par exemple, Canal + et BeinSport l’ont annoncé ces derniers jours. Manque à gagner pour les clubs français : 200 millions d’euros. Autres partenaires qui comptent renégocier les contrats en cours : les sponsors. Avec des pertes estimées à 140 millions d’euros pour le foot français par le cabinet KPMG. Autre scénario : une reprise du foot, mais sans supporters, avec des matchs à huit-clos. Dans ce cas-là, il faudra faire une croix (toujours en France) sur 40 millions d’euros de recettes de billetterie, et sur une bonne partie des recettes de marchandising (ventes de maillots, etc). 

Enfin, le foot français est très dépendant des revenus de trading des joueurs. Les clubs français sont globalement déficitaires, mais ils ont pour eux un gros atout : ils sont parmi les meilleurs formateurs du monde. La plupart équilibrent donc leurs comptes en vendant à prix d’or des jeunes joueurs aux clubs anglais et espagnols. L’an dernier, les clubs français ont ainsi réalisé un bénéfice net sur les transferts de presque 310 millions d’euros. Ce schéma est le même pour beaucoup de clubs « mineurs » dans les ligues moins riches (Portugal, Belgique, etc). Mais les clients anglais et espagnols, appauvris par le coronavirus, vont faire baisser les prix cet été : le centre d’études CIES estime ainsi que la valeur des joueurs a déjà baissé de 28 % à cause du virus. 

Beaucoup de clubs européens se retrouvent donc en danger. Surtout à court terme, car le principal péril concerne la trésorerie : il faut verser des salaires tout de suite, alors que certains revenus ne sont pas forcément perdus, mais repoussés, comme les recettes de billetterie ou les droits télés (si les matchs de cette fin de saison sont finalement joués au début de l’été). Les clubs cherchent donc des accords avec les joueurs. En France, un accord a été trouvé avec le syndicat des joueurs pour étaler le versement des salaires dans le temps. Ailleurs en Europe, chaque club négocie individuellement avec ses salariés. Autre stratégie : chercher d’urgence de l’argent frais. Gérard Lopez, président du club de Lille, s’est ainsi mis en quête de prêts auprès de fonds d’investissements pour l’ensemble des clubs français demandeurs. « On parle de taux d’intérêt à 8 %, ce qui est assez élevé vu le niveau global des taux d’intérêt en ce moment », commente l’économiste Pierre Rondeau. « Cela devrait augmenter la charge de la dette des clubs français pour plusieurs exercices ». De quoi rappeler qu’au-delà de la trésorerie à court terme, certains clubs européens sont menacés à moyen-long terme.  

Pour Pierre Rondeau, économiste du sport, quatre profils de clubs sont concernés. Les premiers sont ceux « détenus par un investisseur qui était venu pour faire de l’argent à court terme, et qui se rend compte qu’il a fait un mauvais pari ». A l’image du club des Girondins de Bordeaux, détenu par le fonds américain King Street, qui réfléchissait déjà à faire ses valises avant la crise. Deuxième profil : les clubs détenus par des fonds étrangers qui étaient venus avec des objectifs flous, à l’image de l’Olympique de Marseille. « L’Américain Franc Mc Court voulait peut-être bâtir sur le moyen-long terme, mais l’horizon de la rentabilité s’est nettement éloigné, car la crise va laisser des traces sur plusieurs comptes de résultat », poursuit Pierre Rondeau. Troisième profil, les clubs « casino », dont le business model est particulièrement centré sur le trading de joueurs. L’As Monaco ou Lille vont ainsi souffrir de la dévalorisation de leurs joueurs. Enfin, le quatrième profil concerne les clubs détenus par un propriétaire directement impacté par le coronavirus, comme Olivier Sadran, propriétaire du Toulouse FC, et par ailleurs PDG de Newrest, société de restauration dans l’aérien.

Et après ? 

Si l’heure est à la gestion de l’urgence, la crise ouvre déjà les débats sur le futur modèle du foot européen après le coronavirus. Trois scenarii sont possibles, en fonction de la durée de la crise. Le premier se déroulera si la crise conjoncturelle, et que le foot peut reprendre d’ici le mois de mai. « Le football professionnel survivra à cette crise, parce que les clubs ont été plutôt sérieux, notamment grâce au fair-play financier », estime ainsi l’économiste Bastien Drut, qui imagine surtout « un peu de modération sur le marché des transferts et une croissance plus faible des recettes dans les années à venir ». 

Si la crise dure, deux autres scenarii sont possibles. L’un très positif, ouvrirait la voie à une plus forte régulation du football : plafonnement des salaires à l’échelle européenne, limitation du montant des transferts, quota de joueurs obligatoires formés au club, constitution de réserves pour faire face aux crises, etc. De telles mesures obligeraient les clubs à travailler sur le long terme, et à renforcer de ce fait leurs fonds propres tout en limitant la masse salariale. L’autre scenario est moins réjouissant. Si de nombreux clubs font faillite, notamment parmi les plus petits d’entre eux, les grosses écuries de chaque pays pourraient en profiter pour se regrouper dans une ligue européenne fermée. Un vieux rêve que la crise pourrait accélérer, à la faveur d’une « stratégie du choc ». 

« En fait, les conditions sont réunies pour les deux scenarios », observe Christophe Lepetit. « Au CDES, on pousse évidemment pour en profiter pour encadrer davantage le foot ». « Je ne me fais malheureusement aucune illusion », douche Loïc Ravenel, chercheur au Centre International d'Études du Sport. « Il faudrait vraiment beaucoup de faillites de club – et des clubs très connus - pour qu’on aille vers un grand soir égalitaire », observe-t-il. « Il ne faut jamais gâcher une bonne crise », rappelait en 2008 un conseiller de Barack Obama. Reste juste à savoir qui saura l’exploiter pour dessiner le visage du football de demain.

mercredi 22 avril 2020

Auteur/s:

Vincent Grimault
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