Royaume-Uni : les travailleurs étrangers quittent massivement le pays

En raison des multiples confinements et du Brexit, des centaines de milliers d’expatriés ont quitté la Grande-Bretagne en 2020.

Comment bien commencer l’année… En janvier dernier, Michael O’Connor et Jonathan Portes, deux statisticiens de l’Economic Statistics Centre of Excellence (ESCOE), un centre de recherche lié à l’Office for National Statistics (l’équivalent de notre INSEE) publient un billet de blog explosif : en 2020, 1,3 million de personnes auraient quitté le Royaume-Uni, dont 700 000 rien qu’à Londres. Il serait question du plus grand départ depuis la Seconde Guerre mondiale !

Bataille de chiffres

L’Observatoire des migrations de l’université d’Oxford, institution très respectée Outre-Manche, reconnaît qu’il y a eu un exode des expatriés ces derniers mois. Pour autant, le centre de recherches se déclare « sceptique » devant ces estimations. Et pour cause, l’International Passenger Survey, qui constitue habituellement la principale source de données utilisée pour mesurer les flux d’émigration et d’immigration a été suspendu au cours de la pandémie.

Pour analyser les flux migratoires, reste alors le Labour Force Survey (LFS), soit la principale source de données statistiques concernant l’emploi et le chômage au Royaume-Uni. Mais, là encore, les résultats sont à manier avec des pincettes. A cause de la pandémie, les personnes interrogées en 2020 ont été contactées par téléphone et non plus directement en face-à-face, ce qui a considérablement affecté leur participation. En prenant en compte différents modes de calculs, l’Observatoire pencherait donc pour un nombre de départs qui se situeraient plutôt entre 400 000 et 900 000 personnes.

Voilà pour les mathématiques. Quant aux raisons qui ont poussé les travailleurs étrangers quitter le pays, chacun a son idée sur la question. Pour l’ESCOE, l’explication a un nom : le Covid-19. Ainsi, « pour beaucoup de migrants, en particulier pour ceux originaires d’Europe centrale, orientale et d’Europe du Sud-Est [...] l'alternative était simple : rester au Royaume-Uni, sans travail et peu ou pas de ressources financières, avec la nécessité de payer un loyer relativement cher ; ou bien retourner auprès de leur famille dans leur pays d'origine, où le coût de la vie comme le risque d'être contaminé par le virus sont moins élevés. Il n'a pas été très difficile de choisir », écrivent les auteurs.  

Un exode temporaire ?

Sur le profil des migrants ayant quitté le territoire, Madeleine Sumption, la directrice de l’Observatoire des migrations, appelle néanmoins à la prudence. Dans un article de février 2021, la chercheuse se contente d’écrire qu’il pourrait s’agir de jeunes gens, dont potentiellement 342 000 Européens et 550 000 non-Européens. Contactée, Madeleine Sumption ajoute que le départ de ces migrants n’a pas nécessairement été provoqué par la perte d’un emploi : « Vous pouvez tout à fait quitter le pays tout en continuant à percevoir votre chômage partiel. » Surtout, rien ne garanti que ces travailleurs étrangers n’ont pas l’intention de revenir. « Certains ont préféré rejoindre leur famille parce qu’ils avaient la possibilité de télétravailler; mais il est probable qu'ils soient de retour au moment de la réouverture des bureaux », explique-t-elle.

Pour des dizaines de milliers d’autres personnes, le télétravail était néanmoins inenvisageable. « Beaucoup d’immigrés, notamment venus d’Europe, sont nettement plus susceptibles d’être embauchés dans les secteurs de la restauration, de l’hôtellerie et dans d’autres secteurs de services nécessitant une présence physique. Ils sont donc plus susceptibles que le reste de la population d’avoir été astreints au chômage partiel ou d’avoir perdu leur emploi », écrivent les statisticiens de l’ESCOE.

Resto fermés

De fait, la restauration et l’hôtellerie sont les secteurs qui ont été les plus durement frappés par la pandémie, avec 300 000 emplois détruits entre février et novembre 2020. Or, les entreprises de cette branche employaient 30 % de travailleurs étrangers (dont 13 % d’Européens) en 2019. Selon le syndicat Unite, ce sont eux qui ont été les premiers à être mis à la porte. Représentant de la branche restauration en Ecosse, Bryan Simpson évoque l’exemple de cet hôtel à Pitlochry, dans les Highlands : « 22 travailleurs venant principalement d’Europe de l’Est ont été licenciés, tandis que leurs collègues écossais ont conservé leur emploi ou ont bénéficié du chômage partiel. »

Et puis il y a ceux qui n’ont pas eu de chance, comme Sophie, 30 ans. En mars 2020, la jeune Française, habitant Londres depuis trois ans, venait tout juste d’être embauchée comme chef dans un restaurant à Margate, dans le Kent, lorsque le confinement a été annoncé. « J’étais nouvelle, mes patrons n’ont pas pu me faire bénéficier du chômage partiel », raconte-t-elle. Résultat, la jeune femme se retrouve pratiquement sans ressources et finit par rentrer en France en août dernier, après bien des périples. Aujourd’hui, elle explique ne pas avoir l’intention de retourner au Royaume-Uni dans l’immédiat : « depuis toute petite, je veux devenir assistante vétérinaire. J’ai commencé une formation et mon rêve est d’aller soigner les grands félins en Afrique. » Le temps pluvieux de l’Angleterre attendra.

L’effet Brexit

Et le Brexit dans tout ça ? Madeleine Sumption juge qu’il n’explique pas les départs massifs : « en réalité, c’est davantage le contexte économique et l’état du marché du travail qui conduisent les gens à faire des choix, plus que la situation politique. Après le référendum, moins de gens sont arrivés au Royaume-Uni mais seule une faible augmentation des départs a été observée. » ; une conclusion que Maike Bohn, cofondatrice de The3Million, une organisation de défense des droits des Européens au Royaume-Uni créée après le vote du Brexit, tend néanmoins à nuancer. En effet, « une partie des Européens se sont laissés convaincre par leur conjoint britannique qu'il s'agissait de leur dernière chance de s'installer en Europe et sont donc retournés vivre sur le continent l'an passé » souligne-t-elle.

Maike Bohn ajoute qu’avec la pandémie « beaucoup de pays européens ont embauché du personnel soignant. De nombreux Italiens sont ainsi repartis après qu’on leur a proposé un contrat de travail sur Zoom », affirme-t-elle.

Sans compter qu’avec le Brexit, les résidents étrangers ont rencontré des difficultés pour bénéficier des aides sociales. « Pour ceux disposant uniquement du statut de pré-résidence [c’est-à-dire l’autorisation de rester sur le territoire pendant cinq ans, NDLR], il y avait une montagne de documents à remplir », précise Maike Bohn. Sophie peut en témoigner : après avoir perdu son emploi, la jeune femme a mis des mois avant de pouvoir bénéficier du crédit universel, la nouvelle prestation unique britannique. L’administration a fini par plier lorsque la jeune femme a menacé de réclamer un remboursement de l’excédent d’impôt versé. « J’avais beaucoup travaillé au cours des derniers mois, ils ont pris peur et ont accepté de me verser l’allocation. »

Immigration restreinte

Face à ces départs massifs, les représentants du secteur de la restauration et de l’hôtellerie n’ont pas souhaité faire de commentaires. UKHospitality, un organisme représentant 700 entreprises du secteur, n’a pas répondu à nos sollicitations. Quant à la British Beer and Pub Association, elle s’est contentée de nous préciser par mail qu'il est pour l'heure difficile de mesurer l'impact de la pandémie sur les entreprises du secteur, dans la mesure où celles-ci sont fermées depuis un an. 

Pour le syndicat Unite, la crise doit servir d’électrochoc : « afin de garder leurs employés, les entreprises vont devoir augmenter les salaires et offrir des contrats de travail plus sûrs. Aujourd’hui, le salaire moyen dans la restauration est de 8,50 livres/heure [9,20 euros], ce qui est inférieur au salaire minimum », souligne Bryan Simpson.

Une réelle nécessité, puisque le Royaume-Uni accueillera de moins en moins de travailleurs étrangers dans les années à venir. Le nouveau système d’immigration impose en effet aux futurs arrivants de gagner 25 000 livres (28 972 euros) par an. Très loin, donc, d’un salaire de serveur.

Traductions disponibles
lundi 19 avril 2021

Auteur/s:

Lou-Eve Popper
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