Comment les géants du web influencent les processus électoraux et pourquoi leur fonctionnement requiert davantage de transparence?

De simples plateformes, les grandes entreprises du numérique (Facebook, Google, Apple et Amazon) sont devenues des acteurs économiques et politiques de premier plan. Leur capacité à influencer les élections en Europe doit être sérieusement prise en compte.

Photo: Jules Xénard/Wikimedia  (CC BY-SA 4.0)

Le 15 décembre, la Commission européenne a présenté une nouvelle législation sur les services numériques . Outre l'adoption de nouvelles règles sur les marchés en ligne, ce texte vise à améliorer la transparence des algorithmes, dont le fonctionnement demeure pour l’heure opaque.

A cette fin, les autorités nationales de surveillance doivent avoir accès à « la documentation sur les logiciels et aux séries de données des algorithmes » et pouvoir les examiner. Quant aux algorithmes eux-mêmes, l’information sur leur fonctionnement doit être communiquée « sous une forme concise, transparente, intelligible et facilement accessible, en des termes clairs et simples » aux utilisateurs.

Cette exigence de transparence devrait également s’appliquer aux algorithmes des grandes entreprises du numérique utilisés pour déterminer les messages envoyés aux utilisateurs. Ces messages sont en effet susceptibles d'influencer le comportement des internautes en période électorale et, dès lors, le processus démocratique dans son ensemble. Le rôle de ces grandes entreprises fait d’ores et déjà l’objet d’un examen approfondi outre-Atlantique et la vie politique des pays européens n’est pas épargnée par ce phénomène.

Loin des plateformes libres et ouvertes qu’elles étaient à l’origine, les géants du web ont acquis un pouvoir sans précédent. Ils jouent désormais un rôle démesuré en politique en influençant l’opinion publique via des techniques d’altération algorithmique, de censure et d’appel à l'action.

Appels à l'action

Le jour des élections au Congrès américain de 2010, Facebook a mené l’une des plus grandes expérimentations humaines de l’Histoire, en envoyant un message d'appel au vote à 61 millions d’utilisateurs, ce qui représente environ un quart de la population des Etats-Unis.

Les résultats ont été publiés en 2012 sous le titre Une Expérience en matière d’influence sociale et de mobilisation politique menée sur 61 millions d’individus . Il ressort de cette étude que les messages envoyés par Facebook ont permis de convaincre 340 000 personnes supplémentaires de participer aux élections. De plus, environ 20% des utilisateurs ayant été informés que l’un de leurs amis avait voté ont à leur tour cliqué sur le bouton « j’ai voté » – contre 18% de ceux qui n’avaient pas reçu cette information.

Cette progression correspond à 0,14% du corps électoral américain de 2010. Les chercheurs ont observé une hausse du taux de participation entre les élections intermédiaires de 2006 (37,2%) et celles de 2010 (37,8%). Ils en concluent que « cette variation de 0,6 point peut être attribuée aux messages envoyés par Facebook ».

Le bouton  « j’ai voté » apparaît au-dessus du fil d’actualité quelques jours avant le jour du scrutin. En cliquant dessus, les utilisateurs ont la possibilité d'indiquer qu'ils ont pris part aux élections. Facebook n’indique toutefois ni le nombre d’utilisateurs concernés, ni selon quels critères ceux-ci sont sélectionnés.

En Europe, le bouton « je vote » est apparu pour la première fois à l’occasion du référendum de 2014 sur l’indépendance de l’Écosse, puis au moment du référendum organisé en Irlande en 2015 et des élections britanniques de la même année. Il a également été mis en place en 2016, lors du référendum sur le Brexit et en 2017 lors des élections parlementaires islandaises et des élections fédérales en Allemagne.

Cette pratique s’apparente à une ingérence étrangère dans une élection, sans la moindre transparence ni la moindre explication sur l’objectif recherché. On pourrait soutenir que Facebook ne cherche par là qu’à accroître la participation électorale et à renforcer les processus démocratiques mais l’entreprise ne l’a jamais explicité. « Il n’y a jamais eu par le passé autant de pouvoir concentré entre les mains d’une seule entreprise », estime la journaliste Ingrid Brodnig, ambassadrice pour le numérique du gouvernement autrichien auprès de l’Union européenne (UE).

En juillet 2020, Facebook a annoncé vouloir envoyer des informations sur le scrutin présidentiel à tous ses utilisateurs américains en âge de voter. L'objectif était de convaincre quatre millions de personnes supplémentaires de participer aux élections ou de s’inscrire sur les listes électorales, soit « deux fois plus qu’en 2018 et 2016 », selon un communiqué de l'entreprise.

Le manque de transparence de cette fonctionnalité est frappant. Ceci n’a pas empêché Facebook de l'activer lors de plusieurs scrutins organisés en Europe et rien n’indique que cela doive changer à l’avenir.

Manipulation algorithmique

Une étude publiée par Robert Epstein, psychologue et chercheur à l’American Institute for Behavioural Research and Technology, a récemment révélé la capacité de Google à manipuler des élections via des manipulations algorithmiques. M. Epstein indique que l’entreprise est en mesure d'influencer le choix de 20% des électeurs indécis à leur insu (un chiffre qui peut s'élever à 80% pour certaines catégories d’électeurs) en leur proposant des articles et informations favorisant certains candidats ou à travers ses appels à l'action.

De nombreuses élections n’étant remportées qu’avec une faible marge, l'étude en conclut que de telles pratiques donnent à Google le pouvoir d’influencer un quart des élections nationales dans le monde.

Durant les élections américaines de mi-mandat de 2018, Google et YouTube avaient fait apparaître un bouton « allez voter » sur leur page d’accueil. Les travaux de M. Epstein et de son équipe ont mis en évidence le fait que les recherches menées par les internautes sur les élections favorisent invariablement certaines idéologies et certains partis politiques et pourraient avoir influencé la décision de plus de 78,2 millions d’électeurs.

Le fait que les résultats des recherches réalisées sur Google fassent l’objet de manipulations n’est pas nouveau. En 2017, l’Union européenne avait infligé une amende de 2,4 milliards d’euros à l’entreprise pour avoir favorisé son propre service de comparaison de prix.

Pour ce faire, la Commission européenne avait analysé 1,7 milliard de recherches Google, soit environ 5,2 téraoctets de données et avait découvert que les services concurrents n'apparaissaient en moyenne qu’à la quatrième page dans la liste des résultats.

Lors d'une audition devant le Sénat américain en 2020, Mark Zuckerberg a été interrogé  par le sénateur et spécialiste du droit constitutionnel Josh Hawley à propos d'un programme nommé Centra . M. Hawley avait été informé par un lanceur d’alerte que Twitter et Google se coordonnaient fréquemment pour censurer certains sujets, hashtags, individus ou sites web, tandis que Facebook les enregistrait et assurait un suivi des tâches.

Entreprises privées ou acteurs politiques ? 

Pour leur défense, ces entreprises avancent qu’elles sont seulement des « acteurs privés » et non des acteurs politiques ; un argument qui perd de sa pertinence du fait de leur situation de monopole et de leur dimension internationale.

Plus que des outils de recherche ou des réseaux sociaux, ces entreprises sont devenues des voix qui comptent dans le monde de la politique, des éditeurs de contenu plus que de simples plateformes. Leur capacité à influencer les comportements électoraux à l’insu des utilisateurs fait craindre que ce qui a pu être observé aux États-Unis puisse se reproduire en Europe. 

Une analyse publiée par WIRED  revient sur le soutien financier accordé aux candidats à la présidentielle américaine par les employées des six plus grandes entreprises du numérique au monde (Alphabet, Amazon, Apple, Facebook, Microsoft et Oracle). On découvre ainsi que 95% de ces dons sont allés au candidat démocrate Joe Biden. 

Selon la Commission électorale fédérale , ce dernier a ainsi touché 4 787 752 dollars, soit une somme près de vingt fois plus importante que celle collectée par l'équipe de campagne de Donald Trump auprès du même public (239 527dollars). La seule contribution des salariés d’Alphabet, la société mère de Google, s'est élevée à 1,8 million de dollars, ce qui représente un tiers du montant total versé par les six géants du web qui, collectivement, ont versé plus d’argent que toute autre entreprise.

Les soupçons d’ingérences russes dans les élections présidentielles américaines de 2016 ont eu pour conséquence d’inciter Google à paramétrer ses algorithmes de façon à ce que les sources réputées fiables (en général des publications alignées sur le courant politique dominant) apparaissent en haut de la liste des résultats. Or, ce sont ces mêmes sources d'information qui sont privilégiées par Facebook et Instagram sur leurs centres d’information consacrés aux élections, lesquels avaient déjà été visités par environ 39 millions de personnes  au 21 septembre 2020.

Autre conséquence du Russiagate , Facebook a annoncé la création d'un partenariat avec l’Atlantic Council , un think tank particulièrement influent, afin de « protéger la démocratie dans le monde » et de combattre la désinformation. Or, les sources de financement de cette organisation (des subventions provenant d’entreprises pétrolières, d’armement, ou du département d’État américain par exemple), tout comme le profil de ses administrateurs (parmi lesquels figurent d’anciens responsables de la CIA et d’anciens secrétaires d’État) permettent de douter de son impartialité. Le risque que le réseau social le plus puissant du monde s’aligne sur les intérêts particuliers représentés par ce think tank est donc bien réel. Le fait que Facebook a supprimé plus de 500 pages à tonalité antimilitariste peu après la conclusion de ce partenariat semble confirmer le bien-fondé de ces préoccupations.

Le conseil de supervision de Facebook constitue une source d’inquiétude supplémentaire. Créé en mai dernier, il est chargé de déterminer quelles publications doivent être censurées sur Facebook ou sur Instagram et dispose du pouvoir de s'opposer à M. Zuckerberg à ce sujet.

Tandis que ce conseil vante sa diversité ethnique, on peine à y discerner la trace d’un pluralisme politique. Tous ses membres sont politiquement engagés et 19 d'entre eux (sur 20)  partagent la même affiliation politique. On peut donc douter de sa capacité à supprimer des publications en toute impartialité. 

L’Union européenne s’est longtemps sentie protégée de telles ingérences électorales. Cependant, les lois européennes sur le numérique, pourtant réputées strictes, se sont progressivement adoucies sous l'effet des campagnes de lobbying toujours plus intenses que mènent les grandes entreprises du numérique auprès des institutions européennes . Ce faisant, les entreprises concernées sont parvenues à infléchir la législation en fonction de leurs intérêts et à se ménager un accès aux cercles politiques les plus influents d'Europe, tandis que des investissements massifs réalisés dans les Etats membres leur permettent de se prémunir d'éventuelles enquêtes.

Il est grand temps que l’UE se préoccupe de l’influence des géants du web sur les électeurs européens. Ces entreprises, guidées par des intérêts politiques et financiers particuliers et armés d’une technologie algorithmique de précision, bénéficient de leur position de quasi-monopole et du manque de transparence qui caractérise leur fonctionnement. En théorie, la nouvelle législation sur les services numériques est un pas dans la bonne direction : reste à savoir si elle sera réellement appliquée – d’autres questions relatives aux comportements des géants du web permettent en effet de s'interroger à ce sujet.

Traductions disponibles
lundi 21 décembre 2020

Auteur/s:

Andreas Vou

Source/s:

VoxEurop

Traduction:

B. Dominici | Voxeurop
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