Amazon détruit-il plus d’emplois qu’il n’en crée ?

Faisant les comptes entre les créations et les destructions, une étude révèle l’impact négatif de l’e-commerce sur l’emploi.

Photo: Scott Lewis /Flickr  (CC BY 2.0)

Le géant mondial du commerce en ligne est sous le feu des critiques : conditions de travail dégradées de ses salariés, optimisation fiscale agressive, coût environnemental de sa chaîne logistique… Face à l’ensemble de ces reproches, Amazon met régulièrement en avant sa capacité à créer des emplois. Mais entre les nouveaux postes dans les entrepôts de la firme américaine et la fermeture des petits commerces provoquée par le développement de la vente en ligne, le solde est-il vraiment positif ?

Deux économistes du cabinet de conseil et formation Kavala Capital se sont penchés sur le sujet, étudiant le cas de plusieurs pays européens , dont la France. L’étude ne porte pas spécifiquement sur Amazon mais sur le commerce non alimentaire en ligne, secteur où la plate-forme américaine est de loin le premier acteur, suivi selon le type de produits par d’autres sites comme Cdiscount, la Fnac ou encore la SNCF concernant les voyages.

Difficile d’évaluer précisément la part de marché en France du géant américain, mais une chose est certaine, il est ultra-dominant. La Fevad, fédération du commerce en ligne, avance une part de marché de 53 % sans prendre en compte la réservation d’hébergement ou de voyage. Kantar, le spécialiste des études de marché, estime la part de marché dans la vente en ligne à 22 % , soit près de trois fois plus que son premier concurrent Cdiscount.

Plus de 80 000 emplois détruits en dix ans

Florence Mouradian et Ano Kuhanathan ont modélisé l’évolution des destructions de postes dans le commerce de détail non alimentaire et les créations de postes dans le commerce de gros. Bilan, ils estiment qu’en France le développement des achats en ligne a conduit à la suppression de 114 000 emplois entre 2009 et 2018 dans le commerce de détail et à la création de 33 000 postes dans le commerce de gros, soit un bilan négatif de plus de 80 000 destructions d’emplois. Ce qui revient à la disparation d’environ une dizaine de milliers d’emplois par an.

Côté transport, « les estimations menées dans cette étude ne permettent pas d’affirmer que l’e-commerce a eu un impact significatif sur le transport de marchandises, fret routier notamment », précisent les auteurs. Un possible manque de données peut l’expliquer, le recours aux travailleurs détachés ou auto-entrepreneurs échappant aux statistiques utilisées.

Après un bilan des années 2010, les auteurs ont poussé la projection pour la prochaine décennie et avancent un bilan de 46 000 destructions d’emplois d’ici 2028 selon un scénario médian de développement de l’e-commerce. Ce chiffre pourrait s’élever jusqu’à 87 000 si le développement des achats de consommation en ligne s’accélère davantage.

Les conséquences en matière d’emploi varient d’un pays à l’autre, mais sont négatives concernant l’Allemagne (destructions de plus 80 000 postes) et l’Espagne (30 000). L’Italie aurait, elle, connu une progression des emplois dans le périmètre étudié, cela peut s’expliquer par un bien moindre développement de l’e-commerce que chez ses voisins. Seulement 38 % des Italiens auraient réalisé au moins un achat en ligne en 2019, contre 70 % des Français, ou 79 % des Allemands.

L’habillement en première ligne

La plupart des destructions de postes sont cependant concentrées dans un nombre de secteurs bien précis. En France, les magasins d’habillement et de chaussures ont ainsi payé le plus lourd tribut avec 64 571 postes supprimés au cours de la décennie qui vient de s’écouler. Une illustration de la crise du secteur, avec les difficultés des enseignes NAF NAF, la Halle aux chaussures. L’exemple souvent cité des librairies s’avère être moins spectaculaire, du fait d’effectifs plus réduits, soit 2 876 emplois disparus dans la période.

L’un des intérêts de cette étude est également de démontrer que tous les commerçants ne sont pas touchés de la même manière. Plus les entreprises sont petites, plus elles sont fragilisées. Celles de plus de 250 salariés ont même globalement enregistré un impact positif sur l’emploi sur la période, avec quelque 16 000 créations contre 121 000 destructions chez les petits commerçants comptant moins de 20 salariés.

« En somme, un emploi créé dans le commerce de détail non alimentaire dans une grande entreprise grâce à l’e-commerce en a détruit six dans les entreprises de taille plus modeste », concluent les deux économistes.

Les destructions de postes restent très modérées en volume, les 114 000 emplois dans le cas français représentent une variation de seulement 0,2 % des commerçants de détail, mais cette tendance de fond résonne dans nombre de centres-villes de l’Hexagone et continue de favoriser les grandes entreprises.

Traductions disponibles
mardi 06 avril 2021

Auteur/s:

Justin Delépine
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