Quand Bruxelles veut réduire engrais et pesticides

Avec sa stratégie “de la ferme à la table”, la Commission européenne vise une baisse des pesticides et engrais ainsi qu’une hausse des surfaces cultivées en bio en 2030. Mais comment ? 

Photo: IWMI Flickr Photos/Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Dans les environs de Bruxelles, Marianne Streel fait pousser des betteraves, de la chicorée, du blé, de l’escourgeon, sur ses 160 hectares, en Hesbaye, petit coin fertile de la Wallonie. Elle est agricultrice, comme l’était son père, et préside la Fédération wallonne de l’agri­culture. Lorsque la Commission européenne a annoncé, le 20 mai dernier, sa volonté de voir réduire l’utilisation des pesticides de 50 % et des engrais de 20 % à l’horizon 2030, sa réaction a été, disons, plutôt mitigée : “J’ai trouvé cette communication assez violente, comme si on ne tenait pas compte des efforts déjà fournis par les agriculteurs pour évoluer vers davantage de durabilité.”

Ce jour de mai 2020, en annonçant ses stratégies “De la ferme à la table” et “Biodiversité”, la Commission européenne a infléchi son approche des questions agricoles. “Cette proposition d’une politique alimentaire globale, c’est quelque chose que nous portons depuis longtemps, apprécie Geneviève Savigny, agricultrice de la Coordination européenne Via Campesina, qui milite pour une agriculture ­paysanne. Mais les solutions concrètes proposées par la Commission européenne restent encore floues ; on craint qu’il ne s’agisse que de changements cosmétiques qui permettent aux grosses structures de recevoir des aides en plus.”

Les ravages de l’intensification agricole

L’exécutif bruxellois met le cap au vert, avec 2030 pour horizon. Les objectifs ont marqué les esprits. Outre la diminution des pesticides, la Commission voudrait qu’en 2030, 25 % des surfaces agricoles de l’Union soient en bio. Quant aux pertes de fertilisation (une grosse part des engrais se dissout dans l’air ou dans les rivières), il faudrait les réduire de 50 %. Le but : protéger la biodiversité.

Comme le rappelait en 2019 l’Agence européenne de l’environnement dans son rapport annuel, “l’intensification de l’agriculture reste l’une des causes principales des pertes de biodiversité et de dégradation de l’environnement en Europe”. Et parce qu’elles sont trop légères, les mesures de verdissement de la précédente politique agricole commune (PAC) négociées entre Etats membres, par exemple une obligation de diversification consistant pour les exploitations à avoir trois cultures différentes (voire deux), n’ont “pas mis un terme à ce déclin”, selon un rapport de la Cour des comptes européenne en date de 2020.

Au sein de la Commission, on rappelle que les grands chiffres de la stratégie “De la ferme à la table” sont surtout des objectifs politiques. Une façon de secouer le cocotier et de montrer la voie à suivre. Pour y parvenir, des initiatives communautaires seront déployées, comme la révision de la directive sur l’utilisation durable des pesticides, un plan d’action sur la gestion intégrée des nutriments ou un autre pour soutenir la filière bio, par exemple en encourageant les politiques d’achats publics de ces produits. Des projets de recherche, par exemple concernant les biopesticides, seront également financés.

Mais la pièce centrale du puzzle devrait être la PAC, dont la nouvelle mouture pour la période budgétaire 2021-2027 est aujourd’hui négociée entre le Parlement européen et les Etats membres. Au cœur de ces discussions, le principe de conditionner 20 % à 30 % du montant des paiements directs aux producteurs à l’adoption de pratiques favorables à l’environnement et allant au-delà des normes environnementales de base, appelées “éco-­régimes”. La Commission a donné des exemples d’éco-­régimes qui contribueraient à atteindre les objectifs de la stratégie “De la ferme à la table” : diversification et rotation des cultures, création de prairies permanentes, conversion à l’agriculture biologique ou agriculture dite “de précision”. Chacune de ces pratiques doit permettre de réduire l’utilisation des intrants.

Mais dans la nouvelle PAC, les Etats membres façonneront leurs propres plans stratégiques nationaux en fonction de leurs priorités et dresseront leur propre liste d’éco-régimes qu’ils soumettront à la Commission pour approbation. “Les Etats vont avoir une grande flexibilité, explique Célia Nyssens, de l’ONG Bureau environnemental européen. Ces plans stratégiques pourront être utilisés pour des mesures ambitieuses mais aussi pour perpétuer le statu quo. On ne s’attend pas à un grand niveau d’ambition.”

Logiciels et drones à la manœuvre

Les chiffres lancés par la Commission sont jugés “très ambitieux” par Guillaume Cabot, vice-­président de Jeunes agriculteurs (syndicat de jeunes exploitants, proche de la FNSEA), lui-même éleveur et exploitant en polyculture sur 160 hectares en Seine-Maritime. “A un moment donné, il faut aussi que ces objectifs soient atteignables en des temps réalistes”, tempère-t-il, un peu dubitatif. Sur son exploitation, il utilise les alternatives aux pesticides dès qu’il le peut. Le soufre, les produits de biocontrôle (comme la macération d’ail). “Je suis prêt à faire des efforts, à utiliser les produits les moins toxiques, mais il ne faut pas nous empêcher d’utiliser des produits phyto dans certaines situations où l’on n’a pas d’alternative.”

Marianne Streel dit ainsi avoir vraiment besoin des néonicotinoïdes pour les betteraves. Elle rappelle que “les entreprises agricoles engageant de lourds investissements, les pratiques ne peuvent pas changer aussi vite qu’on le voudrait”. Réduire les intrants, cette agricultrice le fait déjà. “Je ne pulvérise pas les pesticides comme le faisait mon père. Je le fais en fonction, par exemple, des seuils de pucerons, en fonction du gel, du développement de la plante, de la saison. Si j’estime qu’il n’y a pas de danger, je ne passe pas le pulvérisateur.” Sa crainte, c’est que de nouvelles réductions aient un impact négatif sur les rendements, donc sur les revenus, déjà faibles, des agriculteurs.

Les deux agriculteurs utilisent des applications, des logiciels d’aide à la décision, “qui calculent par exemple la pression fongique sur les céréales, ou les besoins en engrais de telle ou telle plante à tel endroit, permettant d’éviter les pertes”, détaille Guillaume Cabot, qui estime que “la technologie et la recherche sont nécessaires” pour se passer des substances chimiques.

La précision, l’utilisation des données, des images satellites, des drones, pour réduire l’utilisation des intrants font partie des solutions préconisées par la fédération de syndicats agricoles et de coopératives européenne Copa-Cogeca. “Une arnaque”, selon Geneviève Savigny, qui craint que ces solutions technologiques, “même si elles sont parfois utiles, bénéficient essentiellement aux grandes fermes car elles sont très coûteuses”. L’agricultrice juge qu’il faut privilégier les “approches agroécologiques”, soit la rotation des cultures, l’élevage à l’herbe, les prairies, l’utilisation de fumier, l’érection de haies, le maintien des éléments naturels du paysage, “les traitements chimiques doivent devenir l’exception”.

Les agriculteurs sont divisés. Mais les jalons sont posés pour sortir de “l’approche standard, celle où l’on utilise les intrants chimiques de manière indiscriminée, parfois préventive, conclut Célia Nyssens. La pollution des sols, des eaux, les pertes de biodiversité sont un énorme problème qu’il faut affronter. Au moins, ces objectifs chiffrés, parfois insuffisants, montrent la direction dans laquelle nous devons aller”.

Traductions disponibles
mardi 27 avril 2021

Auteur/s:

Cédric Vallet
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