L’Europe se réchauffe, et ç’est parti pour durer

Une analyse exclusive de plus de 100 millions de données météorologiques montre que toutes les grandes villes européennes sont plus chaudes au 21e siècle qu'elles ne l'étaient au 20e. Les régions subarctiques, l'Andalousie et le sud de la Roumanie sont les plus touchées. La France, notamment le Sud, n'y échappe pas.

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L’Europe se réchauffe, et ç’est parti pour durer

Une analyse exclusive de plus de 100 millions de données météorologiques montre que toutes les grandes villes européennes sont plus chaudes au 21e siècle qu’elles ne l’étaient au 20e. Les régions subarctiques, l’Andalousie et le sud de la Roumanie sont les plus touchées. La France, notamment le Sud, n’y échappe pas.

Mise à jour (1 octobre 2018)

Peu après avoir publié cet article, nous avons repéré des incohérences dans les données de la base One Degree Warmer relatives à 38 villes sur les 558 objet de l’enquête. Nous les avons retirées le temps d’enquêter sur leur cause. Les données ont été à présent corrigées et les villes ajoutées à nouveau. Nous nous excusons pour cette erreur.

En décembre 2015, les 195 membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ont convenu ensemble, lors de l’Accord de Paris, de “limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux de l’ère préindustrielle”. Dans plusieurs villes d’Europe hébergeant plusieurs millions d’habitants, le seuil de 1,5°C est d’ores et déjà franchi.

Une enquête exclusive de l’European Datajournalism Network (EDJNet) montre que, dans le nord de l’Europe et les pays baltes, dans une bonne partie de l’Andalousie et dans le sud-est de la Roumanie, les températures moyennes sont largement supérieures au 21e siècle, parfois de plusieurs degrés, à ce qu’elles étaient au 20e siècle, ce qui a déjà une incidence sur l’espérance de vie des Européens, leur santé et leur bien-être. Limiter la hausse des températures à 1,5°C est un objectif mondial et, si certaines régions se réchauffent actuellement plus vite, ce n’est pas parce qu’elles sont à la traîne ; depuis plusieurs décennies maintenant, les scientifiques s’attendent en effet à ce que les régions polaires se réchauffent plus vite que les régions proches de l’équateur.

À Grenade, Cordoue et Malaga, trois villes andalouses, les températures moyennes annuelles sont supérieures au 21e siècle d’au moins 1,5°C à celles du 20e siècle. À Bucarest, capitale de la Roumanie, les températures ont augmenté de 1,4°C. L’élévation par rapport aux niveaux de l’ère préindustrielle, une période que l’on situe généralement entre 1850 et 1900, est sans doute supérieure. Comparativement, ce sont les villes situées sur la côte atlantique qui se sont le moins réchauffées.

Ces conclusions sont le résultat de l’analyse de plus de 100 millions de valeurs fournies par le Centre européen de prévision météorologique à moyen terme (CEPMMT), une organisation intergouvernementale qui procède à la “réanalyse” des données météorologiques issues d’une multitude de sources, comme les stations météo, les ballons-sondes, les bouées et les satellites. C’est la première fois que des données de réanalyse sont rendues accessibles à une telle échelle.

Ces informations permettent d’étudier les phénomènes climatiques sur des périodes supérieures à un siècle en harmonisant les données de milliers de sources différentes, autorisant ainsi des comparaisons dans le temps et l’espace. Si les valeurs absolues diffèrent des données provenant directement des stations météo (essentiellement parce que les villes sont sujettes à l’effet “îlot de chaleur”, en raison duquel les températures de l’intérieur des villes peuvent être supérieures de 10°C à celles des campagnes alentour), les tendances générales restent les mêmes.

En se penchant sur les données journalières, l’EDJNet a pu montrer que le nombre de jours chauds et froids avait également évolué au cours des 117 dernières années. À Split par exemple, deuxième ville de Croatie, le nombre de jours où la température moyenne atteint 27°C a bondi de moins de un par an au 20e siècle à 14 par an au 21e siècle. Inversement, le nombre de jours froids a reculé dans la plupart des villes. À Riga, capitale de la Lettonie, le nombre de jours où la température moyenne était inférieure à -1°C est ainsi tombé de 75 au siècle dernier à 57 au 21e siècle. Ce type d’informations détaillées permet d’évaluer précisément les répercussions locales du réchauffement.

Les flèches montrent l’intensité de l’augmentation des températures depuis le siècle dernier. Leur inclinaison varie selon l’intensité.

L’effet de la chaleur sur la santé, la délinquance et les capacités cognitives

Même limitée à 2°C ou moins, l’élévation des températures peut être lourde de conséquences, observe Mojca Dolinar, responsable du département de climatologie à l’Agence slovène de l’environnement, un service de l’État. Une atmosphère plus chaude absorbe davantage d’eau avant de la libérer sous forme de pluie, explique-t-il. Résultat : les épisodes pluvieux sont plus espacés dans le temps et les sécheresses s’aggravent. Dans le même temps, les précipitations, du fait de la plus forte concentration d’eau dans l’atmosphère, ont tendance à être plus intenses, entraînant des inondations plus graves.

L’élévation des températures et les vagues de chaleur en particulier ont été responsables de plusieurs milliers de décès depuis 2000. La canicule de 2003 a provoqué plus de 70 000 décès supplémentaires en Europe de l’Ouest. Malgré la mise en œuvre de “plans canicule” dans plusieurs pays, une analyse du lien entre chaleur et mortalité dans 9 villes européennes a montré que, si la surmortalité a reculé à Paris, Rome et Athènes depuis 2003, la hausse des températures n’en continue pas moins d’entraîner une surmortalité, et pas uniquement dans les villes méridionales. Les villes nordiques sont ainsi plus exposées au stress thermique que celles habituées aux chaleurs régulières. À Madrid, par exemple, la mortalité augmente (par rapport aux jours non-chauds) quand la température journalière moyenne dépasse 21°C, contre 19°C à Stockholm.

La surmortalité causée par la canicule de 2017 (baptisée “Lucifer”), qui a vu les températures franchir la barre des 40°C dans les Balkans, en Italie et en Espagne, et par la canicule de 2018 en Europe du Nord, n’a pas encore été étudiée par les autorités sanitaires nationales et les universitaires.

Si les canicules sont les plus meurtrières, l’élévation des températures influe également sur la vie des Européens par d’autres biais. Les chercheurs ont ainsi montré que les élèves étaient moins performants, notamment en mathématiques, lorsque la température journalière moyenne dépassait 22°C. Dans 415 des 539 villes analysées par l’EDJNet, le nombre annuel de jours d’école affichant une température journalière moyenne supérieure à 22°C avait augmenté au 21e siècle par rapport au siècle précédent. À Séville, par exemple, les élèves ont connu au 20e siècle une moyenne annuelle de 12 jours d’école à plus de 22°C, un nombre qui est passé à 24, soit le double, au 21e siècle. Les conséquences d’un environnement plus chaud sur les résultats des élèves européens n’ont pas encore été évaluées.

Depuis les années 1980, les criminologues savent que, aux États-Unis au moins, les faits de violence augmentent avec le mercure. En Europe, malgré la hausse des températures, aucune agence de lutte contre la criminalité ni aucun chercheur universitaire n’a étudié la question.

Les transports ferroviaire et routier sont également concernés par la hausse des températures, le bitume se ramollissant au point que certaines routes doivent être fermées les jours de forte chaleur. Le trafic ferroviaire urbain (les trains de surface et tramways) peut être perturbé par un voilement des rails lorsque le métal se dilate et devient instable. Avec à la clé des risques de retards et, comme cela s’est produit dans le métro de Washington en 2012, des déraillements.

Malgré les multiples répercussions de l’élévation des températures dans les villes européennes, on ne voit toujours pas se dessiner de stratégie d’adaptation concrète et concertée à l’échelon local. Certains plans nationaux de lutte contre le réchauffement climatique confondent d’ailleurs la lutte contre le réchauffement et l’adaptation à une hausse des températures. La seule manière de contenir le réchauffement est de laisser les hydrocarbures dans le sol et de capter le carbone de l’atmosphère (aucune de ces options n’a produit de résultat à ce jour), alors que l’adaptation à la hausse des températures consiste à faire en sorte que les agglomérations restent vivables dans un contexte de réchauffement.

Les plans nationaux se limitent souvent à l’instauration d’outils réglementaires, comme la mise en place d’une fiscalité incitative en faveur des énergies renouvelables. Quand il s’agit de créer des espaces verts pour limiter l’effet “îlot de chaleur” (et donc la mortalité pendant les canicules), de moderniser les réseaux de transports locaux pour les rendre plus résistants à la chaleur, ou d’installer des dispositifs de refroidissement dans les salles de classe, les villes sont livrées à elles-mêmes.

Dans les semaines à venir, l’EDJNet publiera une série d’articles sur les répercussions locales de la hausse des températures dans certaines villes européennes.

Aller aux rapports pour chaque ville

Méthodologie

Nous avons analysé deux ensembles de données du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), ERA-20C pour la période 1900-1979 et ERA-interim pour la période 1979-2017.
Les deux ensembles de données sont appelés réanalyse, ce qui signifie que les scientifiques du CEPMMM ont utilisé des observations provenant de diverses sources (satellite, stations météorologiques, bouées, ballons météorologiques) pour estimer une série de variables pour des carrés d’environ 80 kilomètres de côté (125 kilomètres pour ERA-20C). Alors que les stations météorologiques offrent un bien meilleur enregistrement pour des observations quotidiennes immédiates, l’utilisation des réanalyses du CEPMMT est beaucoup plus adéquate pour l’étude des tendances à long terme. Les stations météorologiques peuvent se déplacer ou la ville peut s’étendre autour d’elles, ce qui rend leurs données peu fiables lorsqu’on examine les tendances du centenaire. Cependant, les données du CEPMMT ne tiennent pas compte des microclimats ou des effets d'”îlots de chaleur”, de sorte que le temps réel dans les rues de Baia Mare était probablement un ou deux degrés plus chaud que les valeurs indiquées ici (la tendance est toutefois la même).

L’analyse et les rapports ont été réalisés par le Réseau européen du journalisme de données (EDJNet). Coordination de J++, Vox Europ, et OBC Transeuropa. Parmi les autres partenaires figurent Spiegel Online (Allemagne), Pod Črto (Slovénie), Mobile Reporter (Belgique), Rue89 (France), Alternatives Economiques (France) et El Confidencial (Espagne).

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