Brexit : peut-on éviter les ruptures d’approvisionnement ?

Qui exporte et qui importe ? Un institut de recherche économique allemand, l’Ifo Institute, s’est penché sur les interdépendances entre l’Union Européenne (UE) et le Royaume-Uni.

Photo: ChiralJon/Wikipedia  (CC BY 2.0)

Le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne en janvier 2019 . Pourtant, en pratique rien n’a changé au cours de l’année 2020, qui devait constituer une « période de transition » permettant de fixer les règles concrètes du divorce de Londres et de Bruxelles. Cette période s’achève dans quelques jours, le 31 décembre 2020. Avec ou sans accord ? Il revient aux deux capitales d’en décider. Les deux parties auraient dû trouver un compromis il y a quelques semaines déjà, afin que la ratification du texte puisse se faire, de part et d’autre de la Manche, avant la Saint-Sylvestre. Mais entre les questions relatives aux aides d’Etat, la gestion des contentieux et le sort des pécheurs européens, les points de désaccord demeurent nombreux .

Positions inconciliables ?

Après plusieurs semaines de discussions intenses, l’Union européenne a indiqué le 13 décembre que les pourparlers devaient encore se poursuivre, faute de compromis. Et ce, sans indiquer de nouvelle date butoir. Les deux équipes qui se font face se trouvent dans la position suivante : d’un côté, Boris Johnson défend bec et ongles le rétablissement de la souveraineté britannique et s’oppose aux moindres tentatives de l’UE de garder le Royaume-Uni dans son escarcelle ; de l’autre, l’UE refuse de faciliter l’émancipation du Royaume-Uni pour ne pas inciter d’autres Etats membres à suivre ses pas. Les positions semblent a priori inconciliables. Mais les deux économies sont tellement interdépendantes pour ce qui a trait aux échanges de biens, que chacune a tout de même intérêt à ce qu’un accord soit trouvé pour limiter la casse. D’où la complexité des discussions et la difficulté à y mettre un point final.

Un institut de recherche économique allemand, l’Ifo Institute, a récemment publié un document qui vise à évaluer avec précision ces interdépendances . « En 2019, 50 % des importations du Royaume-Uni et 47 % de ses exportations provenaient de ou étaient orientées vers l’Union européenne », notent d’emblée les auteurs. Ce constat général ne permet cependant pas à lui seul de prévoir quelles seront les conséquences concrètes de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Pour obtenir une vision plus fine des éventuelles ruptures de chaînes d’approvisionnement à prévoir des deux côtés de la Manche à compter de janvier 2021, les auteurs du rapport se focalisent sur les produits dont l’approvisionnement révèle une situation de dépendance et qu’ils qualifient en ce sens de tributaires. Plus précisément, ce terme est appliqué aux produits qu’un pays se procure auprès de fournisseurs situés dans d’un maximum de cinq autres Etats seulement. Cela revient à poser la question suivante : du fait du Brexit, quels sont les biens dont le nécessaire approvisionnement auprès d’un ou de nouveau(x) pays risque de s’avérer complexe pour l’UE et pour le Royaume-Uni ?

Des biens tributaires   

Seules 12% des importations françaises et 11% des importations allemandes peuvent être qualifiées de tributaires. « Pour la Belgique, l’Espagne et l’Italie, les proportions sont un peu plus élevées, mais restent modérées, de l’ordre de 17 à 21 % ». De plus, toujours selon l’institut Ifo, le Royaume-Uni « fait également partie de ce groupe », dans la mesure où moins de 20% de ses importations dépendent de moins de cinq pays fournisseurs. Derrière cette similitude, se cache cependant une différence lourde de conséquences : quasiment les deux tiers des produits tributaires nécessaires aux Britanniques proviennent principalement de l’UE. Quant aux Etats membres, ils n’importent dans le pire des cas que 7 % de ce même type de produits depuis la Grande-Bretagne – l’Irlande mise à part, dont la proximité avec Londres est évidemment beaucoup plus forte et où ce pourcentage atteint les 30 %.

Le Brexit va ainsi perturber beaucoup plus durement l’approvisionnement britannique que celui des Européens ; et ce même si un accord venait finalement à être signé. « Un deal ne va pas tout résoudre, loin s’en faut. D’importants retards dans les chaînes d’approvisionnement sont à prévoir, quoi qu’il arrive, en raison des nouveaux contrôles aux frontières pour tous les biens exportés ou importés en Grande-Bretagne », décrivait en novembre 2020 Lou-Eve Popper dans les colonnes d’Alternatives Economiques . Pour Londres, l’une des solutions consiste à s’ouvrir davantage sur le reste du monde. Toutefois, ce rêve, nourri par les conservateurs britanniques, peine encore à se concrétiser .

Si le Royaume-Uni risque de payer le plus lourd tribut du Brexit, l’UE doit néanmoins se garder de crier victoire trop rapidement. En effet, selon la définition utilisée par l’Ifo, la plupart des biens dont dépend l’Europe vis-à-vis du Royaume-Uni sont des biens intermédiaires. Il s’agit autrement dit de composants qui servent à fabriquer d’autres biens, par opposition aux biens de consommation, qui peuvent être vendus directement à un consommateur final. Même si leur quantité est peu élevée, une perturbation de l’approvisionnement de ces produits risque d’impacter négativement certaines chaînes de fabrication, comme la construction de véhicules par exemple, dont ils constituent les rouages. Dans le cas de l’Allemagne, pays sur lequel se focalise l’Ifo, 72 % des approvisionnements tributaires du Royaume-Uni sont des biens intermédiaires.

Les pays européens ont évidemment des relations de différente intensité avec le Royaume-Uni. Ainsi, 7,5 % des produits tributaires importés par l’Espagne le sont majoritairement depuis la Grande-Bretagne, ce qui en fait l’Etat membre le plus exposé aux conséquences du Brexit dans ce domaine. La France et la Grèce arrivent en seconde position (6,4 %), juste avant l’Italie (5,8 %) et l’Allemagne (5,1 %), un pays dont les importations ont l’avantage d’être plus ouvertes sur les économies hors-UE.

Les auteurs étudient également les dépendances dites « complètes » qui existent entre les deux zones, c’est-à-dire les cas de figure dans lesquels l’UE importe certains produits uniquement depuis le Royaume-Uni et vice-versa. En clair, il s’agit de produits dont la substitution risque de s’avérer très compliquée. En Allemagne, neuf produits sont ainsi importés uniquement depuis le  Royaume-Uni : des produits chimiques, des graisses ou des huiles animales et végétales, ainsi qu’un composant utilisé dans l’industrie nucléaire. Ce sont tous des biens intermédiaires, dont les retards d’approvisionnement ou la hausse des coûts post Brexit menacent d’avoir un impact sur des filières entières. Le Royaume-Uni, de son côté, importe 53 types de biens uniquement depuis l’Allemagne, dont la plupart sont des produits chimiques.

« Indépendamment de l’issue des négociations liées au Brexit, les coûts du commerce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne vont augmenter et causer des ruptures dans les relations commerciales [entre les deux zones, NDLR] », résument les auteurs. Derrière ces échanges commerciaux, c’est la survie de nombreux emplois et l’avenir de filières qui parfois structurent tout un territoire qui sont en jeu.

Traductions disponibles
lundi 21 décembre 2020

Auteur/s:

Aude Martin
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