Comment les clubs riches privatisent le foot

Une équipe de foot a perdu un match. A priori, pas de quoi envahir la pelouse. Et pourtant, la défaite du Real Madrid le 5 mars dernier contre l’Ajax Amsterdam en 1/8ème de finale retour de la Ligue des Champions (la principale Coupe d’Europe) constitue le départ d’une nouvelle ère du foot business.

Ce 5 mars, les expérimentés Madrilènes, triple champions en titre, se noient (1-4) face à des Hollandais jeunes, sans expérience, mais bourrés de talent. Un événement a priori anodin, mais qui constitue de plus en plus une exception. Depuis deux décennies, en effet, la loi de l’argent a fini par devenir la loi du terrain. En Ligue des Champions par exemple, le visage des participants est devenu tristement prévisible, les mêmes équipes des mêmes championnats battant de plus en plus souvent les équipes des championnats « mineurs ».

Face à ce mini-séisme, la réaction ne s’est pas faite attendre. 6 jours après l’élimination du Real, le coach en place est licencié, et Zinedine Zidane, qui avait démissionné de ce même poste 9 mois avant, redevient l’entraîneur de l’équipe. L’homme de tous les records ne revient pas les mains vides, mais avec une liste de courses sur laquelle est couchée le nom de plusieurs stars du ballon rond. Florentino Perez, le président du Real Madrid, obtempère : Zidane disposera d’une enveloppe d’au moins 500 millions d’euros cet été pour s’offrir les joueurs qui doivent permettre au Real de redevenir champion d’Europe.

Le Real Madrid devrait donc dépenser au moins un demi-milliard d’euros cet été pour s’acheter des joueurs. Ce qui fait basculer le foot dans des proportions jamais connues. Bien sûr, en 2017, le Paris Saint-Germain (PSG) avait déjà brisé les ordres de grandeur jusqu’alors en vigueur lorsqu’il s’était offert le brésilien Neymar et le français Kylian Mbappé pour 400 millions d’euros. Mais le PSG est détenu par un fonds Qatari qui dépense sans compter pour faire du lobbying et soigner son image. Le Real Madrid n’est évidemment pas une austère PME allemande qui vise un sage développement de long terme. Mais il s’agit quand même d’une entreprise qui espère davantage de retour sur investissement que le PSG.

Problème : lorsqu’on investit un demi-milliard d’euros, on essaie de réduire au maximum la part d’imprévisibilité de l’investissement. Tout comme notre austère PME allemande ne va pas brûler sa trésorerie en achetant du bitcoin, Florentino Perez ne veut plus jamais être éliminé par une équipe jeune, sans expérience, et aux moyens financiers nettement inférieurs. Pour sécuriser son investissement, il a besoin de réduire la partie la plus imprévisible du football : le football lui-même. Pour cela, les clubs les plus riches suivent depuis longtemps une stratégie en deux temps : 1) générer des revenus élevés et réguliers 2) Sécuriser leur place dans les lieux où ces revenus se génèrent.

Le premier objectif est déjà largement réussi. En déréglementant le marché et en mettant en concurrence les chaînes de télévision, les clubs de football européen ont réussi à générer des revenus non seulement stables, mais plus encore croissants. Ainsi, les recettes générées par les clubs ont été multipliées par 7 en 21 ans. Une performance exceptionnelle pour un vieux marché comme le football.

Au sein de ce football européen, les championnats les plus riches ont réussi à accaparer l’immense majorité de ces gains.  

Dans chaque championnat ensuite, une minorité de clubs a réussi à se détacher du reste. En France (PSG), en Italie (Juventus Turin), et en Allemagne (Bayern Munich), une équipe domine largement le pays, même si ponctuellement, une équipe de seconde zone parvient à contester le leader (Monaco, ou Lyon en France, Naples, Milan ou Rome en Italie, Dortmund en Allemagne). En Espagne (Real Madrid, Atletico de Madrid, FC Barcelone), et en Angleterre (Manchester City, Liverpool, Manchester United, Chelsea, Tottenham, Arsenal), un groupe un peu plus large de favoris lutte à armes plutôt égales, loin devant des équipes de seconde zone. Bref, qu’il y ait « monopole » ou « oligopole », les championnats nationaux perdent de leur intérêt : le PSG par exemple est quasiment certain d’être champion de France chaque année, et ne s’intéresse vraiment qu’à la Ligue des Champions (la Coupe d’Europe)

Au-delà de l’enrichissement moyen du foot, les vingt dernières années se sont ainsi caractérisées par un enrichissement encore plus rapide de quelques-uns.

L’appétit venant en mangeant, les gros clubs trouvent cependant que la situation n’est pas assez satisfaisante. Pourquoi ? Parce que ces dernières années, l’enrichissement des clubs s’est essentiellement fait par la croissance des droits télés. Or, ces derniers se négocient de plus en plus en commun : En France par exemple, les 20 clubs de Ligue 1 négocient ensemble avec Canal +, BeinSport ou RMC Sport, et se partagent ensuite le gâteau de façon plus ou moins équitable. Or, et c’est une nouveauté, ce partage-là est un peu plus équitable qu’avant. Résultat : le PSG touche moins de recettes provenant des droits télés que le modeste club anglais de West Bromwich Albion, parce que le PSG doit partager des droits avec Guingamp, et que Guingamp ne fait pas rêver les chaînes de télévision chinoises. A l’inverse, West Bromwich Albion bénéficie de la visibilité de Manchester United, Arsenal ou Liverpool, et a pu obtenir des droits télés colossaux.

Deuxième problème pour les clubs riches, malgré des résultats de moins en moins surprenants, des surprises peuvent encore se poursuivre, à l’image de l’élimination du Real Madrid par l’Ajax Amsterdam. Non seulement le Real Madrid doit partager ses droits télés avec Alaves et Getafe, mais en plus, l’Ajax Amsterdam peut l’éliminer ! Intolérable lorsqu’on a investi un demi-milliard d’euros.

Sous la pression des clubs les plus riches, l’UEFA a déjà réformé la Ligue des Champions. Depuis septembre dernier, la nouvelle compétition assure aux quatre principaux championnats quatre places automatiques chacun dans la compétition. De quoi sécuriser encore un peu plus un carré VIP déjà bien privatisé .

Mais comme toujours, les clubs riches ont brandi leur super-menace préférée : favorisez-nous encore, ou nous quittons l’UEFA, et créons une ligue fermée entre grands clubs européens. Selon des éléments qui ont fuité lors des Football Leaks et révélés par Mediapart , les discussions ont déjà largement avancé.

Réel projet ou coup de pression ? Difficile de le dire à ce stade. Quoi qu’il en soit, L’UEFA, prête à tout pour garder les clubs riches dans son giron, discute discrètement avec l’ECA (Association européenne des clubs) depuis plusieurs jours. Et selon les premiers éléments qui ont filtré de ces rencontres, une réforme de la Ligue des Champions se prépare à partir de 2021, et elle sera ultra favorable aux gros clubs et défavorable aux championnats mineurs. Par exemple, le vice-champion de France ne serait pas qualifié pour la compétition européenne. En France, les clubs de Ligue 1 se sont réunis en urgence mercredi pour s’organiser contre la réforme. Seul le PSG, sans surprises, soutient ce nouveau projet encore assez obscure. Une nouvelle réunion se tiendra le 8 mai prochain . Sauf retournement, elle devrait confirmer l’arbitrage en faveur des plus riches. Les championnats « mineurs » (hors Espagne, Allemagne, Italie, et Angleterre) peuvent s’inquiéter. Le foot tel qu’on le connaissait aussi. L’exploit de l’Ajax Amsterdam au Real Madrid sera peut-être l’un des derniers véritables exploits qu’il y aura à raconter dans 30 ans, dans les gradins.